lundi 28 novembre 2005

La Yougoslavie, dix ans après...

On fêtait le 23 novembre dernier les dix ans des accords de Dayton mettant fin à la guerre de Bosnie qui durait depuis plus de trois ans. C’était en fait le résultat de l’intervention militaire décidée par les Américains, alors que les Européens n’avaient jusque là pas réussi à se mettre d’accord sur la façon de réagir à l’agression de l’armée fédérale yougoslave, en fait menée par les Serbes, faisant suite à la reconnaissance de l’indépendance de la Bosnie-Herzégovine par l’Union européenne. En effet, il y avait alors une opposition certaine entre l’idée française d’une Yougoslavie unie, même sous domination serbe, et la vision allemande d’un pays faisant place aux différentes nations yougoslaves, solution la plus favorable à la Croatie, historiquement plus proche des peuples allemands.

L’OTAN est donc intervenue fin 1994 et la guerre s’est terminée l’année suivante. Les accords passés sur le camp militaire américain de Dayton le furent par les chefs de guerre, ces chefs mêmes qui s’étaient battus pour les Serbes, pour les Croates, ou qui avaient défendu le territoire bosniaque. Il n’y avait là aucun représentant yougoslave, favorable au maintien des nations dans un même Etat fédéral.

Bien sûr, il est difficile d’imaginer faire cohabiter des gens qui se sont fait une guerre d’élimination, mais le fait est que tous n’avaient pas souhaité le conflit, que certain l’avaient juste subit. Il y avait les nationalistes d’un côté, Serbes ou Croates pour la plupart, et les fédéralistes de l’autre, qu’ils soient Bosniaques serbes, croates ou musulmans. Ces fédéralistes se sentaient avant tout Yougoslaves. Ils avaient été agressés par les nationalistes et la paix divisant le pays les avait fait perdre.

Aujourd’hui, alors que le terme « Yougoslavie » n’existe plus officiellement que pour qualifier l’Ancienne république yougoslave de Macédoine, il demeure toujours une partie de la population de l’ancienne grande Yougoslavie qui se définit comme yougoslave et non pas serbe, croate, musulmane ou autre. L’idée yougoslave n’est pas morte pour eux, mais ce sont les nationalistes destructeurs et fauteurs de guerre qui ont gagné. Les Sarajéviens assiégés ayant survécu à la guerre le pensent et commencent même à le dire, la paix actuelle ne vaut rien à côté de ce qu’ils ont connu. Ils vivaient alors tous ensemble comme un seul peuple, tandis qu’aujourd’hui les nationalistes en sont même à différencier des langues qui n’en ont toujours été qu’une seule.

Mais qu’aurait-on pu faire d’autre à l’époque que les obliger à signer cette paix de ségrégation ? Aurait-on pu les laisser s’entretuer et attendre qu’il y ait un vainqueur ? Aurait-on dû faire cesser le conflit et les forcer à revivre ensemble comme auparavant ?

Il y a aujourd’hui trois présidents en Bosnie-Herzégovine et trois équipes gouvernementales, autant que de dites communautés. Mais comment faire entrevoir un futur à des jeunes d’un même pays qui sont séparés si fortement et si tôt, à des enfants d’une même école qui sont regroupés selon des critères d’appartenance communautaire et qui n’apprennent pas la même version d’une histoire commune ?

Ce sont bien les nationalistes qui ont gagné la guerre en signant la paix. Ceux qui aimaient la Yougoslavie plurielle et qui n’ont pas combattu au nom de leur communauté ne sont aujourd’hui plus rien dans ces pays où seule la nationalité importe.

La Bosnie-Herzégovine demeure la seule ancienne république yougoslave où plusieurs communautés cohabitent encore, mais il semble évident que cela ne durera pas tant que les nationalistes tiendront les rennes du pays. Il ne faut pas avoir peur de prendre des décisions, quitte à revenir en arrière et à défaire les organisations de représentation communautaire. Les Pays yougoslaves font maintenant les yeux doux à l’Union européenne pour y être admis, il serait peut-être du rôle de l’Union de remettre de l’ordre en Yougoslavie avant d’aller plus loin dans les discussions. La fermeté européenne pourrait servir de ciment entre les différents pays communautés yougoslaves.

samedi 12 novembre 2005

La pensée antique

Voici un petit condensé de lecture du hors-série du Point de l’été 2005 consacré aux textes fondamentaux de la pensée antique.

Eidos (visage, aspect, surface) a donné « idée » en français ; c’est ce qui est visible du seul fait qu’on en parle.

Phusis (nature) a donné « physique » ; c’est ce qui ne dépend pas de l’être humain.

Les présocratiques

L’idéalisme, en philosophie, postule que les idées ou la raison dominent la réalité, et il définit la vérité par la coïncidence de notre pensée avec cette raison qui se manifeste dans l’ensemble du réel.

Les idées sont ce qui nous apparaît, la raison est ce qui fait que les choses sont comme elles doivent être. La vérité correspond donc au fait que nos idées, ce qui nous apparaît, sont conformes à ce qui est, ce qui doit être. Il serait donc toujours possible de s’entendre sur une vérité intelligible.

Le sophisme est un raisonnement incorrect donnant l’illusion d’une justesse apparente. Le but du sophiste est de convaincre son interlocuteur en usant de la parole la parole avec « habileté » (sophisma). Pour eux, la connaissance est incapable de saisir la réalité telle qu’elle est ; les humains connaîtraient les choses qu’à travers leurs sensations, variant selon les individus. Nous sommes à l’opposé de l’idéalisme.

Les athéniens

La maïeutique de Socrate consistait par la dialectique, de questions en réponses, à procéder à la délivrance des esprits grâce à la recherche d’une philosophie morale consistant à cerner le beau, la justice, la vérité l’amour, etc. L’humain doit laisser les dieux s’occuper de l’ordre de l’univers et se consacrer à ce qui le concerne en propre : le soin de son âme et la conduite de sa vie. « Connais-toi toi-même. »

Pour Socrate, dans la mesure où tout humain recherche le bonheur, celui qui sait reconnaître la vertu agira nécessairement en conséquence. Nul ne serait méchant volontairement, ce serait par ignorance que les humains commettraient le mal et l’injustice. Il vaudrait même mieux selon lui subir une injustice plutôt que d’en commettre une.

Socrate avait été désigné comme « le plus sage des hommes » par Apollon, dieu de la lumière, des arts et de la divination. Surpris par cette distinction, le philosophe se mit en peine de percer le sens de ces paroles en allant interroger les uns et les autres, jusqu’à ce qu’il réalisât que sa sagesse consistait à savoir qu’il ne savait rien. Il finit condamné à boire le calice car il refusa de renoncer à l’activité philosophique.

La philosophie de Platon visait le salut de l’âme par sa purification, rendue possible par la pratique de la philosophie, détachant l’être du monde matériel et des plaisirs.

A la différence de Socrate, Platon pense qu’il est difficile d’acquérir la vertu véritable sans l’éducation morale délivrée par une société juste. Si l’égoïsme prévaut, la cité est victime de dissensions et court à la ruine. Alors qu’une cité juste est celle où chacun remplit son rôle sans outrepasser ses droits. Ce serait l’Etat idéal.

Dans la timocratie, fondée sur l’honneur, les dirigeants, passionnés de gloire, asservissent les classes inférieures. Mais ils sont supplantés par les riches, vertueux mais âpres au gain, on passe alors à l’oligarchie, du grec oligos, « quelques-uns ». Les inégalités créent alors des tensions et les pauvres, renversant les riches, instaurent la démocratie, du grec démos, « peuple », régime qui, pour Platon, est celui de la liberté sans frein, où tous ne veulent qu’assouvir leurs désirs inconstants. Des tyrans démagogues récupèrent finalement ce désir d’égalité et asservissent le peuple, plus ou moins conscient de la situation, c’est la tyrannie.

Le bonheur selon Aristote va consister en une vie menée en accord avec la raison, les humains étant les seuls êtres qui en sont doués, c’est donc par elle que se définit leur fonction propre. L’humain vertueux sera donc celui qui suit sa raison, et c’est donc celui qui fait ce qu’il croit être bien qui sera heureux.

Rien n’est interdit, Aristote propose l‘idée du juste milieu. « Les sentiments d’effroi, d’assurance, de désir, de colère, de pitié, enfin de plaisir ou de peine peuvent nous affecter ou trop ou trop peu, mais d’une manière défectueuse dans les deux cas. Mais si nous éprouvons ces sentiments au moment opportun, pour des fins et dans des conditions convenables, nous demeurerons dans une excellente moyenne, et c’est là le propre de la vertu. Elle est en effet une disposition à agir volontairement, selon sa personne, dans la juste mesure, définie par la raison conformément à la conduite d’un homme prudent. Elle tient la juste moyenne entre deux extrémités fâcheuses, l’une par l’excès, l’autre par défaut.

Les moralistes

Pour Epicure, le principe du bonheur est la prudence. « Il faut l’estimer supérieure à la philosophie elle-même, puisqu’elle est la source de toutes les vertus, qui nous apprennent qu’on ne peut parvenir à la vie heureuse sans la prudence, l’honnêteté et la justice, et que prudence, honnêteté, justice ne peuvent s’obtenir sans le plaisir. Les vertus, en effet, naissent d’une vie heureuse, laquelle à son tour est inséparable des vertus.

Pour Lucrèce, notre malheur consiste à ne pas nous satisfaire des jouissances quand elles s’offrent à nous. Pas d’ascétisme ou de rigorisme chez lui quand il considère la prospérité ou la famille comme des biens dont il faut savoir jouir.

Les moralistes romains tels qu’Epicure ou Lucrèce disent ne pas craindre la mort, car si la mort est là, nous ne sommes plus et nous ne pensons plus à rien, et si nous sommes là, c’est la mort qui n’y est pas.

Le stoïcisme affirme que le monde est un tout ordonné par la raison, imposant une fatalité absolue ; ce fatalisme n’empêche toutefois pas l’âme humaine d’être libre.

Sénèque loue la requête au Sénat de l’empereur romain Auguste qui voulait se retirer des affaires publiques, il voulait se retrouver seul avec lui-même alors qu’il possédait le monde. Les affaires nous prennent toute notre vie jusqu’à ce qu’on soit à la retraite, quelle drôlerie que d’être obligé d’attendre la fin de sa vie pour pouvoir en profiter ! « Mortels, vous vivez comme si vous deviez toujours vivre ! » Mais peut-être que cela est mieux ainsi si l’on ne veut pas passer son temps à affronter sa finitude, comme le souligne Pascal dans ses Pensées. Les retraités pourraient peut-être nous donner leur avis sur la question…

Epictète : « Ne demande pas que ce qui arrive arrive comme tu le désires, mais désire que les choses arrivent comme elles arrives, et tu seras heureux. » « La maladie est une contrariété pour le corps mais non pour la volonté, si elle ne veut pas. Etre boiteux est une contrariété pour la jambe, mais non pour la volonté. Dis-toi la même chose à chaque incident, tu trouveras que c’est une contrariété pour autre chose, mais non pour toi. »